Le deuil et la crémation : Elle est où la sépulture ?

Grâce à une enquête du CREDOC (commandée par le CSNAF), on dispose enfin de chiffres pour cerner comment le deuil touche la population en 2016.

Elle nous apprend, et c’est une première, l’ampleur de ce phénomène social jusque-là négligé ainsi que son impact sanitaire et économique :

  • 4 français sur 10 de plus de 18 ans se disent en deuil, chiffre impressionnant ;
  • 39% d'entre-eux ont connu des effets psychologiques qui pour la majorité ont duré plus de 6 mois
  • et dans 29% des cas, le deuil a entraîné des arrêts de travail de 1 à 4 semaines voir de plus de 4 semaines dans 29% d’autres cas.

Un impact non négligeable donc.

Étonnamment ces résultats ne distinguent pas les deuils faisant suite à une inhumation de la dépouille (cercueil) de ceux faisant suite à une crémation (urne).

Quand l’enquête parle de l’importance des cérémonies pour la reconstruction des endeuillés, on se doute bien que inhumation ou crémation importe peu. Par contre l’enquête ne cherche pas à savoir si les conditions de sépulture pour les urnes dans nos cimetières ont une incidence.

Pourtant, l’anthropologie indique que dans toutes sociétés le processus de deuil comporte deux éléments palpables :

  • une ou plusieurs cérémonies funéraires collectives ;
  • ainsi qu’une sépulture (à l’exception notoire des hindouistes) pourvu que l’on considère une sépulture comme un objet ou un lieu mémoriel contenant tout ou partie des restes corporels du défunt.

Il semble que dans notre culture, la cérémonie funéraire, par son caractère collectif, social et souvent public, participe à la transfiguration aux yeux des endeuillés du défunt-individu-disparu en une personne sociale qui elle, perdurera après la mort.

Personne sociale au sens psychologique et sociologique, acteur de la société, élément constituant de celle-ci : personne familial, personne amical, figure de l’entourage et de la communauté, personne culturel.

Elle « prend corps » à travers les rôles qu’elle avait décidé d’endosser et d’assumer, par exemple se déclarer père de, adopter telle ou telle attitude, agir suivant telle ligne…..

Cette transfiguration aux yeux des endeuillés, d’un individu proche en une personne sociale, nécessite de leur part un travail de reconnaissance des traces et impacts qu’il aura laissés sur eux, sur ses proches et plus largement sur sa communauté de vie.

Une fille ne parlera plus de sa mère mais « d’une femme qui... ». Un travail d’analyse pour lequel l’accompagnement de l’entourage public (cérémonies mortuaires collectives), amical et familial est de première importance.

La reconstruction des endeuillés semble ainsi passer par la reconstruction du défunt en une personne sociale qui va perdurer jusqu’à ce qu’on l’oublie.

C’est une approche particulière du processus de deuil mais on peut lui accorder quelque valeur dans le sens où elle semble sous-tendre d’autres approches plus ordinaires et des situations particulières telles que la difficulté à faire son deuil d’un enfant en bas âge.

Quant à l’importance de la sépulture, elle repose sur la conservation d’une trace du corps du mort, en général de l’os, les « cendres » issues de la crémation en étant.

Elle repose aussi, et c’est peut-être son rôle le plus important en matière de deuil, sur son formidable pouvoir d’évocation de la personne  « dis-parue », qui ne parait plus.

En France, avec une sépulture qui est toujours d’accès public (2) et qui permet de ce fait une évocation tant intime que partagée avec l’entourage et plus largement avec la communauté, le défunt est matériellement représenté au sein de la société.

Dans ces circonstances, pour les endeuillés, sa transfiguration en une personne sociale en est facilitée et confortée. Il semble cependant que la matérialité corporelle du défunt représentée par sa sépulture ait une importance toute relative par rapport à celle de sa représentation sociale que constitue sa sépulture.

Pour exemple les tombeaux des deux résistantes accueillies en 2015 au Panthéon sont vides, celui de Gandhi à New Delhi également.

Pourtant nous avons quelques problèmes en France pour mettre en œuvre des sépultures d’urnes dans nos cimetières. Cela concerne quand même plus d’un défunt sur trois.

A la base de cette situation, le credo crématiste visant l’absence de sépulture (la terre aux vivants), la dispersion des cendres et l’anonymat qui en découle. Un point de vue concevable mais rédhibitoire par rapport à l’approche du travail de deuil telle qu’exposée plus avant. Un point de vue auquel s’oppose le Vatican qui vient tout juste de réaffirmer l’importance de la sépulture pour les urnes.

Un point de vue crématiste que le législateur a partiellement suivi en introduisant dans les cimetières des « espaces de dispersion des cendres » : « jardin du souvenir » et autres « puits de dispersion » où les défunts se superposent les uns aux autres dans une absence presque totale d’identification, de localisation individuelle, de personnalisation et de représentation, c’est à dire sans aucune des caractéristiques d’une sépulture capable d’évoquer le défunt.

Mais, bien heureusement, nos fondements législatifs ont maintenu les législateurs et l’interprétation des textes dans une voie où la sépulture cinéraire est tout aussi possible que si le défunt était en cercueil.

Parmi ces fondements législatifs il y a au Code civil la reconnaissance que la personne perdure après sa mort y compris si elle est en urne (3). Il s’agit là de la personne d’un point de vue légale et cela est en adéquation avec l’idée de la persistance après la mort de la personne sociale.

A partir de cette disposition légale, les pouvoirs publics et en particulier les maires, gestionnaires de l’espace public dédiés aux sépultures, le cimetière, ne peuvent discriminer les personnes en urnes par rapport à celles en cercueils. Mais ce n’est pas encore bien intégré dans les esprits.

Pour peindre l’ambiance, prenons le droit à avoir un emplacement de sépulture gratuit et pour une durée indéterminée d’au moins 5 ans dans l’espace public du cimetière, droit connu et reconnu pour les cercueils.

Il était il y a encore deux ans renié pour les urnes par la Fédération Française de Crémation qui se targue de conseiller les mairies (!) (4). Quant au Ministère de l’intérieur, sur son site service-public.fr,  il informe de ce droit pour l’inhumation mais pas pour la crémation….tout en reconnaissant ce droit dans une réponse ministérielle (5) (!).

Le maire inquiet de la légalité de ses décisions en perdra son latin ! Pourtant c’est à lui de fournir des emplacements de sépulture d’urne, concédés ou pas, parce qu’en France le cimetière est le seul endroit où sont admises les sépultures sauf exceptions (2).

D’autres incohérences subsistent et entravent la mise en place des sépultures cinéraires. On notera ainsi que les maires ne proposent pas systématiquement des concessions basiques dites « nues et en pleine terre » adaptée aux urnes.

Elles sont pourtant essentielles car elles permettent au concessionnaire d’avoir la liberté de choix des types de sépulture et de leur ornement. Une liberté accordée à tout défunt en cercueil avec le choix entre la pleine terre ou le caveau !

Par défaut, des cimetières ne se gênent pas et proposent aux familles avec leur urnes sous le bras, des concessions nues pour cercueil deux fois trop grandes mais aussi deux fois plus chères, le prix étant à la surface.

On remarquera encore qu’au lieu de laisser le libre choix du type de sépulture - urne collée sur un monument cinéraire, cavurnes (petit caveau à urnes), enterrement de l’urne dans le sol ou case de columbarium – de nombreux cimetières imposent un type de sépulture, le plus souvent un columbarium collectif.

On aura compris que, malgré huit années écoulées depuis la Loi funéraire de 2008 qui a donné le statut de personne légale aux cendres, il reste quelques efforts à faire pour que les sépultures d’urnes soient aussi « ordinaires » que celles pour cercueils. Les endeuillés attendront-ils encore longtemps le bon vouloir des maires ?

Pour finir, il faut rappeler que "donner une sépulture" à un proche en gardant son urne dans un logement (espace privé) n’est pas autorisé en France. Il l’est au Danemark et M. Michaud-Nérard, directeur des services funéraires de la ville de Paris, faisait remarquer, lors d’un colloque de restitution de l’enquête sur le deuil, que le cimetière de Copenhague, avec un taux de crémation de 93%,  servait plus aux biches qu’aux sépultures d’urnes et s’interrogeait sur le futur vide de nos cimetières et sur leur future raison d’être …(!)

Oubliant curieusement, malgré ses fonctions et l’objet du colloque, qu’en France les sépultures qu’elles soient d’urnes ou de cercueils, sont impérativement (sauf exceptions) …..dans un cimetière ! ! L’interdiction de garder l’urne « à la maison » s’est imposée parce que l’on retrouvait des urnes aux puces, dans les décharges et sur les rivages.

Le vrai bénéfice de cette interdiction n’est-il pas que la sépulture reste ainsi publique et conforte le caractère public de la personne sociale qu’est le défunt ?

Manuel TURRILLOT
Habilitation funéraire N°15-34-438
Architecte & Fondateur  de  In terra®

Notes & Références : 

(1) - CSNAF : Chambre Syndicale Nationale de l'Art Funéraire. Enquête accessible sur son site.

(2) - Les sépultures sont soit en cimetière (espace public et pérenne) soit en terrain privé avec une servitude d’accès public.

(3) - Loi funéraire du 19 décembre 2008. Les cendres sont des restes corporels. Code civil art. 16-1-1

(4) - Lettre au Ministre de l’intérieur « observations FFC Aout 2014 » p.3

(5) - Réponse.ministérielle.19-01-16 Q 87939 et Circulaire ministérielle du14-12-09 IOCB0915243C

Delphine Neimon
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