La marche blanche : une manifestation de deuil à double tranchant

20 octobre 1996 : ce sont plus de 350 000 personnes qui défilent dans les rues de Bruxelles, une marée humaine venue soutenir les familles des victimes du pédophile Marc Dutroux. Relayée en masse par les médias, la manifestation restera dans les mémoires sous le nom de « Marche blanche ».

Depuis, ce phénomène a fait des émules, et des « marches blanches » sont très souvent décrétées lors de faits divers sordides où sont mêlés des enfants, … à raison et à tort car ce type de rassemblement peut s’avérer à double tranchant pour plusieurs raisons. Retour sur un véritable fait de société et ses implications individuelles.

La première Marche Blanche en 1996

Des objectifs précis

Orchestrée par les familles des victimes ou des collectifs et associations engagées par exemple dans la protection des mineurs, la lutte contre le viol ou la pédophilie, … ces défilés ont plusieurs buts.

  • Il s’agit avant tout de soutenir les proches frappés par un deuil d’autant plus cruel que la mort fut sauvage et violente, la victime incapable de s’en défendre.
  • Il est par ailleurs question de rendre hommage au disparu, d’être dans l’expression de la mémoire et du chagrin, un chagrin dont la collectivité prend sa part tragique.
  • Exprimer la douleur ensemble constitue un puissant exutoire, une opportunité de retisser du lien social, de reconstituer et renforcer la communauté amenée à faire front face à l’impensable. En cela ce type de manifestation évoque les processions du temps jadis qui visaient à protéger le groupe.
  • De fait la marche blanche, en exprimant le deuil d’une population, constitue un levier puissant pour faire pression à la fois sur les juges qui mènent l’enquête et les politiques amenés éventuellement à légiférer pour plus de protection.
  • Pour accroître cet impact, le phénomène doit être médiatisé, ce qui suppose certains mécanismes qui en font la singularité.

Une manifestation spécifique

Les caractéristiques qui définissent ce type de défilé reposent sur la traduction visuelle d’une émotion collective particulièrement intense.

  • Le choix du blanc comme couleur unificatrice n’est pas un hasard, c’est même un symbole lourd de sens. Reflet de la pureté de l’enfance bafouée, la couleur immaculée est aussi un moyen d’unifier une foule, tout en signifiant le caractère apolitique de l’action.
  • Les éléments qui véhiculent cette couleur sont aussi très importants : il s’agit de vêtements, de fleurs, de ballons, de banderoles exprimant hommages et regrets ; on peut lâcher des colombes, amener des peluches, des photographies des victimes, également des bougies, des croix et des signes religieux selon sa confession.
  • Le comportement est extrêmement codifié : le public se doit d’être silencieux, aucun slogan n’est entonné, il n’y a pas de cri ni de menaces, de vocifération ou de revendications, pas de musique.
  • Tout est mis en œuvre pour donner l’image d’une communauté qui fait bloc, sans violence, avec dignité et respect.

Limites et risques

En vingt ans, l’expression est devenue une appellation générique, qu’on utilise de plus en plus afin de désigner tout et n’importe quoi. Il faut donc sinon s’en méfier, du moins en user avec précaution et conscience, comme l’explique entre autres le philosophe Christian Godin qui a voulu se pencher sur ce fait social pour en nuancer la signification.

  • Ainsi on a vu des marches blanches organisées sans consultation des familles, sur la décision d’élus ou de groupes politiques désireux de profiter de la résonance de faits divers sordides.
  • Des événements similaires ont été mis en place après des cambriolages à l’issue tragique, … qui n’impliquaient pas d’enfants.
  • Exhiber la souffrance collectivement et publiquement oriente de fait la marche blanche dans une démarche de revendication qui peut faire l’objet d’une récupération de la part de groupuscules aux visées souvent troubles.
  • Il s’agit par ailleurs d’exprimer un sentiment d’abandon face à des pouvoirs publics jugés inaptes et impuissants, ce qui n’est pas forcément le cas. La justice est un processus lent, qui suppose du recul et du calme, nécessités qui s’opposent au chagrin et à la colère légitime des proches, qui veulent faire punir le coupable au plus vite.
  • Enfin, et c’est un point pertinent, la marche blanche, parce qu’elle est façonnée pour être médiatisée, expose les familles, les place devant les caméras et les micros, alimentant ainsi une souffrance terrible au risque d’aggraver le traumatisme vécu. Tout le monde n’a pas forcément les épaules ni la formation pour affronter les journalistes, et les traces de ces entretiens demeureront toujours sur internet, ravivant constamment l’affliction de la perte.

On le voit, apparue il y a vingt ans dans des circonstances précises, la notion de marche blanche s’est développée, est passée dans le vocabulaire courant, les mœurs. C’est presque devenu un réflexe d’en organiser une dans le cadre d’un décès violent, d’une agression d’enfant ou d’adolescent. Si c’est un outil particulièrement efficace pour mobiliser une communauté et faire poids sur les institutions, il n’en demeure pas moins que ses conséquences peuvent être lourdes individuellement. Il faut donc y recourir avec beaucoup de discernement.

Le lien vers l’interview de Godin : https://tempsreel.nouvelobs.com/

Crédit photo : Lesoir.be

Retour en vidéo sur la première Marche Blanche de 1996 contre Jacques Dutroux :

Pierre C.
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Fondateur de Lassurance-obseques.fr

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