L’enterrement et l’enfant

Parce que l’enterrement signifie concrètement qu’aucun retour n’est possible, il est important qu’un  enfant y assiste. Même s’il crie dans l’église ou cavale entre les tombes dans le cimetière! Il a besoin d’être confronté à cette réalité, d’être associé aux rituels qui réunissent les proches autour du mort.

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Ne pas emmener l'enfant à l'enterrement ... ou la tentation d’exclusion

« Ce n’est vraiment pas un endroit pour des enfants, encore moins pour un bébé », ont murmuré des âmes offusquées quand Sophie a fait son entrée dans l’église le jour de l’enterrement de son mari, sa petite fille de 4 mois dans les bras. À ses côtés, son garçonnet de 2 ans et demi galopait dans les traverses, son pistolet en plastique à la main, tirant sur tous ceux venus accompagner son papa dans sa dernière demeure. «Pan, pan, t’es mort», ajoutait-il à leur adresse, déchaîné. Spectacle profondément émouvant pour certains, choquant et déplacé pour d’autres.

Et pourquoi ces deux bambins n’auraient-ils pas eu leur place lors de la cérémonie d’enterrement de leur papa ?  Au nom de quoi aurait-on dû les évincer de cet événement qui les concernait directement ?


Où l’on retrouve toujours cette même volonté de protéger à tout prix les enfants de certaines images censées les traumatiser, de les tenir éloignés de la mort ; comme si elle n’était pas compatible avec leur jeune âge. Mais l’on sait tous pertinemment que la mort n’a pas d’âge.

Alors, à quoi bon faire « comme si », à quoi bon se persuader qu’il suffit de tirer un voile pudique sur certains faits douloureux pour atténuer la souffrance qu’ils provoquent?

Derrière cette gêne de certains adultes, cette réticence à ouvrir aux enfants les portes du lieu où se déroule la cérémonie funéraire, se cache sans doute un désir de se protéger soi même. Il n’est pas facile de faire face à la douleur d’un tout-petit, surtout quand elle s’exprime selon un mode surprenant et décalé. Que dire, à un bout de chou qui vient de perdre son papa et qui fait mine pendant l’enterrement de tirer sur l’assemblée avec son arme de cow-boy ? Faut-il le laisser faire, le  réprimander ? Plutôt que d’être soumis à de tels embarras, on préfère parfois éviter qu’ils ne surviennent.

La tentation d’exclure les enfants plus jeunes peut aussi être le fait d’un parent survivant sans force et en pleine déroute, obéissant aux injonctions de son aîné.

«Viens maman, on va y aller tous les deux, à l’enterrement, Les autres sont trop petits pour nous accompagner, il vaut mieux qu’ils restent», pourrait-il dire, parlant de ses jeunes frères et sœurs. Les dérives et rivalités œdipiennes ne demandent en effet qu’à ressurgir, quelles que soient les circonstances !

Dans la mesure du possible, mieux vaut éviter de se soumettre à son enfant aîné. Ce ne serait d’ailleurs pas l’aider que de le laisser se mettre dans une position parentale. Ce genre de décision appartient aux adultes et elle peut se révéler lourde de conséquences.

Effet ricochet

En voulant épargner aux enfants «l’épreuve» de l’enterrement, on risque des dégâts collatéraux : l’incompréhension, le sentiment d’exclusion.

Imaginons le cas d’un enfant qui reste chez lui pendant que le reste de la famille assiste aux funérailles. Inévitablement, dans les heures et les jours qui suivent, il entendra tout le monde parler de la cérémonie, évoquer l’homélie du prêtre ou le texte lu par tel ami du défunt, « Le poème de Paul était vraiment bouleversant », « Il y avait un nombre incroyable de bouquets de fleurs », « Je n’aurais jamais pensé que la cousine Rolande viendrait d’aussi loin, nous ne l’avions pas revue depuis quinze ans »...

Et lui n’y était pas, lui n’a participé à rien, lui n’a pas entendu le poème de Paul sur son papa ni rencontré la cousine Rolande, ni vu les fleurs...

Pourquoi l’a-t-on mis à l’écart ? Qu’a-t-il fait de mal ? Ces questions resteront entières et forcément dérangeantes pour longtemps.

En voulant éviter un présumé traumatisme, on crée un profond malaise qui lui est bien réel.


Il peut également arriver que l’enfant lui-même décide de ne pas venir à l’enterrement de son proche : « J’ai pas envie d’y aller, et puis c’est à la même heure que ma série télé préférée… ».

Évidemment, on aura sans doute du mal à recevoir ce type d’argument : La colère et la révolte s’inviteront inévitablement dans cette conversation. Ainsi que l’envie de dire ses quatre vérités à cet enfant dont l’égocentrisme nous abasourdit.

Pourtant, c’est justement parce que la raison qu’il invoque est « énorme » qu’elle mérite d’être prise en considération, Il est seulement en train de se protéger, peut-être aussi plus ennuyeux - de se réfugier dans une forme de déni : « Je ne veux rien voir, tant que je ne vois rien, c’est pas vrai. ».

Le plus calmement possible, on peut tenter de lui exposer notre point de vue en tant qu’adulte,  « Je pense qu’il est important que tu sois présent à l’enterrement, je souhaite donc que tu m’accompagnes ». Une fois de plus, on ne le laisse pas seul face à une décision qui le dépasse et engage en partie son avenir, en tout cas la manière dont il pourra vivre ce deuil dans le futur.

La force du groupe

On pourra par ailleurs objecter qu’en fonction de son âge, un enfant n’aura de toute façon aucun souvenir de l’enterrement. Certes, mais des photos seront peut-être prises ce jour-là.

Plus tard dans les discussions familiales, les proches attesteront de sa présence même s’il n’avait que quelques mois à l’époque : «Tu étais vraiment tout petit dans les bras de ta maman.»

Des traces existeront de sa venue à l’enterrement, qui lui permettront de se construire après-coup des souvenirs, Il pourra dire « J’y étais avec vous». Quelques mots tout simples mais qui scelleront son appartenance à la famille, sa solidarité avec ses parents, ses frères et sœurs face à ce deuil.

Car c’est bien de solidarité qu’il est question et de l’importance du groupe. Un enterrement est le plus souvent l’occasion de retrouvailles : la famille, les amis se soudent autour de ceux qui ont perdu un proche. En étant présents ce jour-là, ils les soutiennent dans leur affliction.

L’enfant peut lui aussi bénéficier de cette aide, il a le droit de se sentir entouré au sens affectif mais aussi physique du terme... Et de ne pas vivre la perte de son parent tout seul dans son coin. Et puis, voir tout ce monde réuni pour les obsèques de son père, sa mère, son frère ou sa sœur, ne peut que le rassurer : son proche était aimé, apprécié... Quel réconfort de le constater de visu.


C’était d’ailleurs le sens fondamental des enterrements de jadis où tout le village investissait l’église, déambulait derrière le corbillard, puis se retrouvait pour un grand repas en la mémoire du mort.

Ceux qui ne s’étaient pas vus depuis longtemps se donnaient des nouvelles, on évoquait le défunt et les bons moments passés avec lui, on riait, on chantait même parfois. Bref, c’était la vie qui reprenait le dessus. On avait laissé le cadavre au cimetière, mais par cette bonne humeur, ce plaisir à se retrouver ensemble, on témoignait que le disparu était pour toujours vivant dans le cœur de ses proches. Loin d’être exclus, les enfants étaient au contraire portés par ce formidable élan vital du groupe.

Si peu qu’il nous reste de ces habitudes d’antan, n’en privons pas nos enfants.

Quel rituel ?

Selon les familles et les croyances de chacun, la cérémonie prendra telle ou telle forme. D’ailleurs, il n’y aura peut-être même pas de cérémonie, mais une simple réunion dénuée de toute connotation religieuse, rassemblant les proches.

Une seule chose compte : que l’enfant soit associé d’une manière ou d’une autre aux rituels qui se dérouleront ce jour-là sous ses yeux, afin qu’il ne soit pas seulement spectateur mais aussi acteur.

Car des rituels seront forcément suivis ou inventés. Depuis qu’il a pris conscience de la mort, l’humain n’a jamais pu se résoudre à laisser s’en aller l’un des siens sans accompagner cet ultime départ par des manifestations diverses et variées.

Le rituel est doublement essentiel : il permet, d’une part, de rester en lien symboliquement avec le défunt et, d’autre part, de marquer fortement l’histoire des survivants, de contribuer à « faire mémoire ».

Les chrétiens pourront par exemple expliquer à leur enfant qu’une messe d’enterrement est toujours marquée par l’espérance, celle de se retrouver tous au-delà de la mort, pour la vie éternelle. Cela lui permettra de mieux comprendre le sens de certaines paroles du prêtre, de ne pas être désarçonné.

Si on lui a déjà indiqué les temps forts de la célébration, la survenue de certains gestes importants comme, notamment, la bénédiction du corps, il pourra les anticiper, les vivre à part entière plutôt que de les subir sans en saisir la signification. Voilà également une occasion de lui transmettre ces valeurs religieuses auxquelles on tient et en lesquelles on trouve du réconfort. Peut-être lui aussi pourra-t-il y puiser de la force.

Mais le rituel de l’enterrement ne sera pas forcément religieux, il pourra tout aussi bien être totalement païen.

Quoi qu’il en soit, l’enfant pourra participer en faisant un bouquet ou un dessin qu’il déposera à côté du cercueil, en choisissant une musique, une chanson. Bien sûr, seulement s’il le souhaite.

Néanmoins il est sans doute judicieux de le lui suggérer, car lui-même n’aura peut-être pas l’idée. Ou n’osera pas intervenir dans cette affaire de « grands ». Quand on les laisse s’exprimer, les ressources imaginatives des enfants sont étonnantes. Comme cette petite fille qui avait fabriqué une croix en enfilant des perles colorées et transparentes sur des allumettes.

« Regarde, c’est des larmes de toutes les couleurs pour maman », a-t-elle expliqué à son papa en déposant la précieuse offrande sur le couvercle du cercueil. Et pourtant, cette fillette de 9 ans n’a pas pleuré une seule fois durant la cérémonie.

Règlement de compte

Il arrive que certains enfants ou adolescents revendiquent de prendre part encore plus directement à la cérémonie... à leur manière !

Comme ce garçon de 14 ans qui a écrit une lettre et tenu à la lire aux funérailles de sa petite sœur. La violence du ton employé a pétrifié quelques-uns des participants ! Il y apostrophait Dieu en des termes très violents, l’accusant de lui avoir volé sa petite sœur, de ne même pas avoir été capable de la sauver, d’être un nul. Ses mots, durs et percutants, étaient à la hauteur de sa colère et de sa révolte.

Si dérangeante qu’ait pu paraître son intervention, elle avait sa place et était même nécessaire. Il fallait un moment et un lieu à cet adolescent pour qu’il puisse exprimer ce trop-plein, ce bouillonnement d’émotions.

La confrontation à la réalité - le cercueil - a servi de déclic. Le décès d’un frère ou d’une sœur peut, en effet, entraîner des réactions très vives au sein du reste de la fratrie. Les relations fraternelles étant traversées de courants tout autant d’amour que de haine, la mort de l’un « débarrasse » en quelque sorte les autres, En les plongeant dans le même temps dans un terrible sentiment de culpabilité d’avoir été habités par une telle horreur,

Contre l’impensable qu’on a laissé venir, il faut trouver un responsable extérieur et le nommer à la face du monde.

Pourquoi pas Dieu, il ne pourra pas protester

Il serait enfin dommage de tergiverser, de vouloir « couper la poire en deux ». On emmène l’enfant à la cérémonie mais pas au cimetière ou au funérarium,,, Curieux calcul. La vie ne se coupe pas en tranches, elle va jusqu’à son terme.

Il en est de même pour la mort. La logique - s’il en est en de telles circonstances – voudrait donc qu’on aille jusqu’au bout dans l’accompagnement d’un mort, qu’on ne s’arrête pas en chemin, quel que soit l’âge des protagonistes.

Bien sûr, voir la « boîte » dans laquelle repose le corps de son proche descendre dans un trou, puis être recouverte de terre, n’est sans doute pas une image très facile à assumer. Pour beaucoup d’adultes, c’est même le pire moment de l’enterrement, le plus déchirant.

Mais encore une fois, ôtons-nous de l’idée que les enfants réagissent comme nous, évitons de projeter sur eux nos propres angoisses. Il n’est pas rare qu’à cet instant clé, de jeunes enfants se mettent eux aussi à jeter de la terre sur le cercueil, ou lancent dans le trou un jouet qui leur est cher.

Sans le savoir, ils reprennent à leur compte un mythe de l’Égypte antique où les morts étaient enterrés avec des objets quotidiens auxquels ils étaient attachés. L’attitude de ces bambins n’a donc rien de si étrange et incongru ! Et si c’étaient les adultes qui avaient perdu le sens des gestes et des symboles ?

Quel que soit le comportement de l’enfant, cet épisode a au moins le mérite de le confronter au réel de la disparition. Un cercueil, un trou, de la terre sont des éléments concrets et tangibles qui éviteront broderies et autres délires imaginatifs.

Des cendres, une urne... : la crémation, moins facile à expliquer

On ne peut passer sous silence le cas particulier de la crémation, pratique de plus en plus fréquente chez nous depuis une cinquantaine d’années. Il faut sans doute y voir l’influence d’autres cultures pour qui brûler les morts relève d’une tradition ancestrale. Mais dans les pays occidentaux, les raisons économiques ont aussi leur mot à dire. Posséder une concession au cimetière et l’entre tenir relève désormais d’un investissement financier lourd.

Pour ceux qui n’en ont pas les moyens, la crémation offre une solution souvent moins onéreuse.

Seulement voilà, « faire partir les morts en fumée » n’est pas particulièrement en accord - du moins pas encore - avec notre culture judéo-chrétienne. Cet acte, loin d’être anodin, peut donc être difficilement vécu par l’entourage.

Si la crémation ne relève pas d’un véritable choix ou d’une conviction bien ancrée mais s’est imposée pour cause de contraintes matérielles, il sera plus difficile de la présenter à un enfant. Mieux vaut peut-être ne l’emmener au funérarium que si l’on est en mesure de mettre des mots sur cette pratique, de lui dire à quoi elle correspond pour nous, en quoi elle nous satisfait ou pourquoi le défunt l’avait choisie. Faute d’une adhésion à cet usage ou d’un minimum de réflexion, l’exercice d’explication risque de s’avérer périlleux.

Quant à l’urne pleine des cendres du mort, la question se pose : qu’en faire ? Certaines familles construiront un projet autour d’elle ; par exemple celui d’un voyage tous ensemble au bord de a mer pour aller répandre son contenu dans la Méditerranée, parce que le papa décédé adorait la plongée.

Il serait en revanche plus problématique de conserver l’urne à la maison, trônant sur la cheminée, comme un objet intouchable. Confronté chaque jour à celle-ci et aux « restes » de son proche, l’enfant pourrait en ressentir un certain malaise. Cette forme de « fétichisme » serait également la porte ouverte à tous les fantasmes. Mieux  vaut trouver le moyen de se séparer de ce contenant et se dire que les morts ne peuvent cohabiter avec les vivants.., si ce n’est dans leur cœur.

L'enterrement et l'enfant : ce qu’il faut retenir

On est parfois tenté de laisser son enfant à la maison le jour de l’enterrement parce que l’on juge cet épisode trop éprouvant pour lui. Peut-être aussi parce que l’on se sent impuissant à gérer ses comportements peu soucieux des convenances sociales.

Si l’on opte pour cette solution, l’enfant risque de se sentir exclu d’un événement important qui a réuni tout le monde, sauf lui, sans comprendre ce qui lui vaut ce traitement de « défaveur ». Rien de tel pour aggraver encore son désarroi.

  • Se retrouver « immergé » parmi les proches venus pour l’enterrement peut se révéler très rassurant, très porteur pour l’enfant.
  • Que le contenu de la cérémonie des obsèques soit religieux ou pas, il importe de faire participer l’enfant, de lui expliquer la signification des différents gestes rituels, de le laisser absolument libre de ses initiatives.
  • Rien ne s’oppose à ce qu’un enfant vienne au cimetière ou au crématorium. Pourquoi faire les choses à moitié ?
  • La crémation nécessite sans doute encore plus d’explications que l’enfouissement, dans la mesure où elle n’est pas familière de notre culture occidentale."]

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