Dans la famille Croque Mort : chronique d’une passation

Bourgogne, Semur en Auxois, le fief de la famille Girard, croque morts de père en fils … et en fille ! Solène, Olivier et Loïc, à l’heure de la trentaine, ont repris la gestion des pompes funèbres familiales sous la houlette de leur père Bernard qui a lui-même hérité de l’entreprise de son géniteur. En cette ère des impératifs écologiques, du numérique triomphant et de la refonte des normes à l’européenne, le clan continue d’opérer sur un territoire rural traditionnel, en proximité d’une population vieillissante où tout le monde se connaît, où la mort fait partie du cycle de la vie.

C’est cette réalité de la passation que filment les réalisatrices Valérie Deneste et Anne Peyregne. Nous sommes en 2015 et Dans la famille Croque Mort vient compléter un premier film tourné vingt ans auparavant par Arte, intitulé Les Passeurs. Déjà on y voyait Bernard et ses deux frères gérer le dernier voyage de leurs concitoyens ; déjà Bernard emmenait ses enfants dans les locaux du funérarium pour qu’ils y découvrent la réalité de la mort, les arcanes du métier, avec l’espoir qu’ils prennent un jour sa succession. Et les trois petits de se montrer peu enthousiastes, nullement désireux d’hériter du business de papa.

Mais il ne faut jamais dire jamais : à l’âge adulte, la fratrie s’est investie dans la modernisation de la structure, désormais assortie d’un crématoire écologique. Réception des familles, mise en place des obsèques, gestion des contrats, de la comptabilité, entretien technique, interaction avec les thanatopracteurs, les hôpitaux, la mairie, le marbrier, nous découvrons, séquence après séquence, que leur travail excède la préparation des morts et leur mise en terre, leur crémation. Des gestes qu’ils pratiquent néanmoins avec une précision, une humilité, un respect poignants, tout en gardant en tête qu’ils dirigent une entreprise avec ses impératifs de rentabilité.

Un équilibre délicat, quand il s’agit d’encaisser les retards de paiement d’un client qui refuse de régler ses dettes alors que d’autres familles, plus précaires, s’en acquittent avec sérieux, quand on doit un jour prendre en charge la dépouille d’un enfant mort-né, dont le cercueil a la taille d’une boite de poupée, quand il faut soutenir des personnes endeuillées, guider des individus qui, prévoyants, préparent leur dernier voyage à l'aide d'une assurance obsèques pour soulager leurs proches et s’assurer de leurs dernières volontés. Autant de personnes que les Girard connaissent, qu’ils tutoient pour certains, des voisins, des amis.

Progressivement, ce n’est plus la simple passation d’une agence funéraire qui nous est montrée, mais la préservation d’un patrimoine, d’une mémoire : celle d’une famille certes, mais aussi d’une communauté, dont les morts passent obligatoirement entre les mains de ces Parques modernes pour rejoindre l’au-delà. Sans jamais juger, avec le désir de respecter ceux qui leur confient leur défunt, les Girard perpétuent les rituels, tout en observant l’avenir, s’ouvrant aux tendances émergentes, aux nouveautés, tandis que le père, incapable de dételer, continue à superviser cette institution qui est sa vie.

En une heure, les réalisatrices, avec pudeur et pertinence, évoquent les problématiques de cette passation, de cette préservation, dans le cadre d’une entreprise indépendante, à l’heure d’une concurrence féroce avec les grands groupes, les enseignes privées qui confisquent le secteur, dictant leur loi sur les process, les tarifs, les méthodes. On comprend au travers de ces images que l’on ne peut brader le cœur de ce métier, qui reste  l’humain, dans ce qu’il a de plus fragile, de plus éphémère, de plus angoissant. Proximité, dignité, empathie, retenue, discrétion, équilibre, distanciation, l’agent des pompes funèbres doit posséder ces qualités, tout en étant visionnaire, à l’écoute des problématiques de ses clients, du secteur en général.

Ce portrait contredit vigoureusement les enquêtes sur les pratiques contestables des milieux funéraires québécois ou béninois, évoquées dans nos articles précédents. Il interroge par ailleurs les rouages, les impératifs et les enjeux d’un marché convoité, où l’attrait de l’argent fait oublier la nécessité d’un contact humain, d’une écoute. Il pose enfin la question de la formation, ici il s’agit presque d’une initiation artisanale, d’une transmission du savoir des aînés aux héritiers, avec une exigence d’éthique, de valeurs. Est-ce toujours le cas ?

Bref et pour conclure, Dans la famille Croque Mort résume en des images d’une grande quiétude, avec parfois de l’humour, souvent de l’émotion, beaucoup de recul, tous les questionnements liés à ce domaine, tout en l’ancrant dans la réalité du trépas.

Pierre C.
171

Fondateur de Lassurance-obseques.fr

A lire aussi :

Aucun commentaire à Dans la famille Croque Mort : chronique d’une passation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. - * Champs obligatoires

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.